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L'archéologie en Isère

BEAUVOIR-EN-ROYANS (Isère), Le Grand Mur du château delphinal


Publié le 08/02/2010

Les ruines du château des dauphins, classées Monument Historique depuis 1922, sont bien connues. Elles ont récemment bénéficié de plusieurs campagnes de restauration, qui ont porté sur chacun des principaux édifices conservés : donjon et grande chapelle. A l'automne 2009 s'est déroulée la dernière tranche, qui portait sur trois éléments : le pont enjambant la rampe d'accès au château, le mur d'enceinte à l'est du donjon, dit "le grand bec" et le mur d'enceinte ouest, près du pont, appelé "le grand mur".
Ce dernier à bénéficié, en parallèle aux travaux de restauration, d'une campagne d'étude archéologique des élévations, qui s'est déroulée en octobre. Au contraire des deux autres éléments (pont et grand bec), de construction homogène, le grand mur est en effet une construction plus complexe, élevée en deux temps. Plusieurs dispositifs de cette construction restaient énigmatiques. D'autre part, la présence des archéologues sur place permet souvent de procéder à des choix judicieux dans les travaux de restauration eux-mêmes (type de parement, restitution ou non de parties manquantes...). L'inconvénient en revanche se trouvait dans le fait qu'il convient de protéger au mieux la maçonnerie subsistante et donc qu'on n'a procédé à aucune dépose d'enduits, encore assez présents du côté interne de la fortification.


L'étude archéologique a consisté en un relevé pierre-à-pierre à l'échelle 1/20e d'une grande partie du mur, sur ses deux faces, en une couverture photographique complète et détaillée, enfin en la rédaction de toutes les informations permettant de comprendre techniques de construction, histoire et évolution de cette maçonnerie. Long de 37 mètres pour une hauteur conservée de 7 à 13 mètres, ce mur limite la vaste terrasse où s'élevait l'ensemble du complexe palatial disparu et domine par un abrupt de plusieurs mètres la rampe d'accès au bourg. Deux états principaux peuvent être distingués :

Etat 1 : un mur d'enceinte portant crénelage et chemin de ronde est édifié à l'aide de moellons de la molasse du sous-sol. Ces moellons plus ou moins bien équarris, de grandes dimensions en partie basse, deviennent de plus en plus petits au fur et à mesure qu'on élève la construction, au point de n'être plus que de petites dalles dans la maçonnerie des merlons. Cependant, le travail est soigné : utilisation de beaux blocs taillés de tuf pour marquer les angles des merlons, très bonne qualité du mortier, encore résistant aujourd'hui, régularité dans l'organisation des assises, des perches de l'échafaudage, dans l'espacement des merlons et des créneaux. Les huit merlons et sept créneaux conservés présentent en effet exactement les mêmes dimensions, avec une régularité remarquable (largeur 176 cm, hauteur : 70 cm). Le passage du chemin de ronde s'effectue 1m30 sous l'appui des créneaux : un garde se trouvait donc protégé par un parapet lui arrivant approximativement à l'épaule. Aucune trace d'un platelage élargissant l'espace de circulation du chemin de ronde côté intérieur, ni d'un quelconque système de couvrement des merlons, ni d'accès au chemin de ronde circulant à cinq mètres du niveau du sol actuel, n'a été repérée. Aucun des huit percements informes aujourd'hui visibles au niveau du rez-de-chaussée, ne peut en toute certitude être rattaché à ce premier état : seule l'ouverture o-08, pourrait avoir été une porte (ancrage de deux poutres à proximité).

 

Etat 2 : on obture les créneaux et on surélève le mur, afin d'accoler un bâtiment long et étroit comprenant trois niveaux. Mais contrairement à ce qu'on pouvait penser jusqu'à ces travaux, ce bâtiment comprend plusieurs pièces : une grande salle centrale de 18m60 par 4, flanquée de deux pièces plus petites, au moins à l'étage noble (le premier étage).

Le rez-de-chaussée : d'une hauteur d'un peu plus de trois mètres (par rapport au niveau actuel du sol), il est couvert par un dense réseau de poutres portant le plancher. Ces poutres ont été insérées dans la maçonnerie du mur de l'état 1, par le creusement d'une longue saignée horizontale dans laquelle elles ont été calées, au moyen de petits nodules de tuf noyés dans du mortier (section des poutres : H=30 cm, l=20 cm, espacement entre les poutres : 45 cm). En deux points, le plancher s'interrompt, indiquant l'emplacement soit de murs de refend, simplement accolés contre la maçonnerie préexistante, soit le passage d'une trémie d'escalier. La première solution semble plus probable : le rez-de-chaussée aurait donc été partagé en (3 ou) 4 petites pièces. Huit percements plus ou moins informes aujourd'hui ont été pratiqués dans le mur d'origine : 3 seulement peuvent être identifiés comme 1 porte (p-06) et deux fenêtres (f-04, f-07).

L'étage : il s'élève pour moitié contre le mur de l'état 1, et pour moitié le long de maçonnerie de surélévation, laquelle emploie presqu'exclusivement du tuf. Dans 6 des 7 créneaux de l'état 1, sont installées des fenêtres hautes, dotées d'un appui en glacis. C'est le niveau de l'ancien chemin de ronde qui sert à fixer la base des fenêtres, côté intérieur ; côté extérieur, afin que les appuis de ces fenêtres ne se trouvent pas vraiment trop hauts par rapport au niveau du plancher (ils sont déjà à environ deux mètres), on a cassé l'appui des anciens créneaux, pour insérer ceux des fenêtres. L'obturation complète de l'un des créneaux (entre les merlons 27 et 28), sans installation de fenêtre, montre que dès la conception un mur de refend était prévu à cet emplacement. Cette partition entre les deux pièces correspond également à un changement dans le type de couvrement ; sur ce point, l'étude renouvelle entièrement notre vision car il est incontestable, au vu des encastrements de bois observés entre premier et second étage (petites pièces assez serrées et légèrement inclinées) que deux systèmes distincts de voûte lambrissée couvraient ces deux espaces.

On notera un effet de monumentalité dans la répartition des fenêtres, avec une fenêtre centrale à large ébrasement interne, encadrement externe en tuf et non en molasse comme les autres, couvert par un élégant arc en tiers point.

Les combles : à ce niveau, le mur connaît un important retrait, ne laissant qu'un mince voile de maçonnerie, percé à intervalles réguliers de fenêtres dont deux seulement présentaient quelques éléments de piédroits. La largeur de ces ouvertures n'a pu être déterminée : petites ouvertures rectangulaires évoquant des créneaux ou simples fentes de tir ? Elles se trouvent assez basses par rapport au niveau de circulation, nettement marqué par une chape de mortier très bien conservée par endroit. Leur rôle défensif ne fait pas de doute : entre le haut de la voûte lambrissée et ces fenêtres, le passage d'un chemin de ronde est possible, quelle que soit le système de charpente qui couvrait l'ensemble du bâtiment.

 

Le bâtiment connaît sans doute une utilisation longue, car des transformations secondaires y ont été relevées. Plusieurs fenêtres ont ainsi vu leurs appuis réaménagés ; l'une accueille même un curieux système de bassin, avec écoulement vers l'extérieur. Une autre est remplacée par une nouvelle fenêtre, placée plus près du plancher (f-18 et f-19). La porte du rez-de-chaussée p-06 est condamnée : les matériaux de comblement portent un nouvel enduit. Enfin, anecdotique mais intéressant, des encoches sommaires faites à coup de pic dans les tableaux de certaines fenêtres, pourraient signaler l'installation de barres de soutien pour de petites pièces d'artillerie : sans doute doit-on y voir la trace du siège de 1580, preuve que le bâtiment possédait encore à cette date, son niveau de plancher.

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